Gestion des matières organiques alimentaires: pistes de réflexion sur le gaspillage

publié le 17 mai 2013 à 13:44 par Denis Dionne   [ mis à jour : 17 mai 2013 à 13:46 ]

Lors d’une conférence à San Diego en avril (2013) organisé par Biocycle, j’ai eu le plaisir d’assister à de nombreuses présentations très intéressantes et pertinentes pour la réalité du Québec quant à la gestion des matières organiques (les défis et barrières étant très similaires dans l’ouest des États-Unis).   Cependant, la présentation de Mme Dana Gunders du NRDC m’a un peu ébranlé par son message très clair et surtout le fait que je n’avais pas vraiment exploré cet aspect dans mes interventions jusqu’à maintenant.

Mme Gunders a présenté les résultats de l’analyse « Wasted : How America is losing up to 40 percent of its food from farm to fork to landfill ».  Son organisme rapporte qu’il y a des pertes de nourriture et des impacts associés de la production - à la table – puis à l’enfouissement.  En moyenne, seulement 60% de la nourriture produite aux États-Unis est consommée.  Le reste est perdu aux différentes étapes de production, dans le transport, aux points de vente et dans nos maisons.

Donc, 40% de la nourriture est produite, transportée, manipulée et jetée…  ce qui amène inutilement des émissions de GES, une consommation de carburant, une génération de méthane dans les sites d’enfouissement ainsi qu’une consommation d’engrais et d’eau.  Le NRDC estime également qu’une réduction de 15% du gaspillage pourrait être suffisante pour nourrir 25 millions de personnes!

La production de nourriture est apparemment responsable d’environ 10% du budget énergétique américain, de 80% de l’eau consommée aux EU et occupe 50% des terres.  Le gaspillage de nourriture est estimé à une valeur annuelle de 165 milliards de dollars.   Des documents canadiens et européens (des liens sont fournis plus bas) présentent des constats similaires.

Le rapport du NRDC présente des valeurs (% consommé /  % gaspillé) par sous-groupes (EU, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande):

  • Produits de grains : 62% consommés, 48% gaspillés
  • Fruit de mer : 50% consommé, 50% gaspillés
  • Fruits et légumes : 48% consommés, 52% gaspillés
  • Viandes : 78% consommés, 22% gaspillés
  • Lait : 80% consommé, 20% gaspillé

La moyenne de 60% présentée plus haut peut être comparée au rendement pour un système en industrie ou même à la maison (pour un chauffe-eau au gaz naturel par exemple).  Ce rendement ne serait tout simplement pas acceptable, alors pourquoi acceptons-nous celle-ci pour notre alimentation?  C’est probablement parce que :

  • L’information est inconnue par une grande majorité de la population
  • Les gaspillages sont diffus et distribués à travers la chaine
  • Les coûts sont invisibles et intégrés aux prix à l’achat (le consommateur paie, la chaine refile le coût)
  • Quoique non négligeable, l’alimentation ne représente qu’une fraction du budget de la majorité des ménages (14% en 2010)  
  • La gestion des déchets est présentement d’un coût faible (l’enfouissement est encore possible pour tout type de matières à des coûts très bas) et parfois même fixe (à la levée pour les ICI, prix fixe peu importe la quantité)

Il y a par contre des changements qui catalyseront la mise en place d’actions contre le gaspillage dont :

  • Nos objectifs de réduction de nos émissions de GES
  • Les pressions pour réduire les coûts d’opération des villes
  •  La règlementation qui bannira l’enfouissement des matières organiques (coûts de gestion qui augmenteront et possiblement un manque de capacité de gestion)
  •  L’augmentation de la population mondiale et pression sur l’alimentation
  •  Les pressions pour améliorer notre productivité

C'est un éveil lent, mais de plus en plus reconnu.  Des initiatives pour mettre fin à ce gaspillage prennent forme (Voir la liste plus bas, au Québec : Projet Sauve ta bouffe ).

 Plusieurs ont surement déjà vu la Hiérarchie des déchets alimentaires du US-EPA.  Celui-ci rappelle que la priorité devrait être sur la 
réduction en premier lieu et que l’utilisation industrielle, le compostage et l’incinération (et l’enfouissement) devraient être en dernier recours.  La présence de Mme Gunders au colloque avait pour objectif de rappeler que les usines de méthanisation et de compostage devaient avoir pour objectif de gérer la plus petite portion et qu’il était important d’éviter de créer des équipements qui par leur besoin en intrants encouragerait directement ou indirectement à ne pas réduire le gaspillage.   Selon Mme Gunders, une vigilance doit être exercée lors de l’étude de tels projets afin que la nourriture soit destinée à l’alimentation et non à la production de biométhane, de compost ou d’autres bioproduits.

Les coûts d’implantations de telles installations sont très importants (de l’ordre de 500 à 1 000 $/t de capacité – an) tout comme les coûts de gestion.  Pour une région, il vaut donc mieux optimiser sa stratégie de gestion telle que présentée dans la figure de hiérarchie.  Donc, le compostage domestique devrait avoir sa place pour les matières plus facilement compostables (végétaux).


Pyramide modes de gestion matières organiques alimentaires

Pyramide des modes de gestion (Image tirée de http://www.epa.gov/smm/foodrecovery/ )

Le rapport du NRDC présente également la distribution des pertes qui varient beaucoup par type de produit, mais qui démontre que la plus grande proportion est produite chez le consommateur (de 12 à 33% de gaspillage).

Imaginons le scénario pour la production d’une tonne (1 000 kg) de nourriture…  52% sont perdues donc 520 kg géré comme déchet.  

  • Si la matière est valorisée par compostage ou méthanisation (En 2012, seulement 5% des ménages québécois avaient accès au « bac brun » selon le rapport « Gestion des matières organiques – enjeux et défis » de Recyc-Québec), on peut associer un coût de gestion variant de 30 à 100 $/t…  donc  de 15 à 52 $ (encore moins si enfouie)
  • Si la nourriture est la tomate à un prix de 1,99$/lb (4,39$/kg), on avait une valeur brute à la production de 4 387 $, mais seulement une portion de vendue…   pour le gaspillage chez le consommateur, le % est d’environ 28% pour les fruits et légumes selon le NRDC, donc  1 228 $ à la poubelle (ou au bac brun pour ceux qui ont accès à la valorisation).   Pour le reste de la chaine, les pertes sont estimées à 36% par le NRDC, donc  1 579 $ à la poubelle.    Le consommateur contrôle la quantité gaspillée chez lui (un coût qu’il gère), mais la portion en amont est hors d’atteinte et le coût lui est refilé, donc un surcoût à l’achat qui pourrait être réduit. Un total d’environ 2 807 $ à la poubelle (pour lequel on on doit payer indirectement des coûts de gestions : collecte, transport et disposition telle qu’estimé plus haut) 
  • Pour les GES, si la matière est enfouie (nos tomates « communes »), c’est environ 0,377 m3 de CH4 par kg de solides (voir le document :  Biochemical methane potential of fruits and vegetable solid waste feedstocks).  En appliquant la densité de 0.68 kg/m3 pour le CH4 (à 15 oC) et un Potentiel de réchauffement planétaire de 21 tCO2é/tCH4, c’est 296 kgCO2é/t tomates pour un site d’enfouissement sans collecte et destruction du biogaz, mais assumons une efficacité de captage et destruction de 75%, c’est donc environ 74 kgCO2é/tonne tomates enfouies ( 1 kg de Tomates contient environ 0,055 kg de solide). Donc, pour les 520 kg : 38,48 kgCO2é.
  • Pour la production de tomates, on peut prendre des données d’analyses de cycle de vie pour évaluer les consommations d’énergies et autres intrants (Life Cycle Assessment of Greenhouse Tomato (Solanum lycopersicum L.) Production in Southwestern Ontario, plusieurs autres sont disponibles).  Ceci représente, pour la culture en serre et selon les données de l’ACV cité plus haut :
      • 0,031 kg de différents types de fertilisants par kg de tomates
      • 18,7 l d’eau par kg de tomates
      • 0,084 kg de carton et 0,006 kg de plastique pour l’emballage par kg de tomates
      • 0,0299 GJ de gaz naturel par kg de tomates
      • 0,272 kWh d’électricité par kg de tomates

            Donc pour environ 52% de notre tonne de tomate, ces consommations sont inutiles et sont de :

      • 16 kg de différents types de fertilisants
      • 9724 l d’eau
      • 44 kg de carton et 3 kg de plastique
      • 15,5 GJ de gaz naturel
      • 141 kWh d’électricité

De plus, les serres doivent être surdimensionnées pour produire la quantité de tomate gaspillée, ce qui représente des coûts significatifs : terrain, travaux, main-d’œuvre, entretien, métal, verre, etc.

Une tonne de tomate, ça semble beaucoup?   Au Canada, on en a importé 55 000 tonnes en 2010 selon une étude d’AGÉCO… à ceci s’ajoute notre production domestique (en serre, au champ et dans nos jardins).   Peut-être pourrions-nous importer moins en consommant mieux localement?

La tomate a donc un impact!  Mais le reste de notre alimentation présente également un fardeau environnemental non négligeable, certains groupes plus que d’autres. 

Pyramide GES Alimentation

Pyramide des niveaux d’émission de GES pour différents produits alimentaires (Image tirée de http://www.scp-knowledge.eu/sites/default/files/KU_Food_GHG_emissions.pdf)

Il existe de nombreuses références sur l’internet à ce sujet, mais je vous invite à regarder la Figure 1 de How low can we go? An assessment of greenhouse gas emissions from the UK food system end and the scope to reduce them by 2050Le gaspillage est la portion visible à tous… mais ce n’est que la pointe de l’iceberg!

Donc, à chaque gramme de viande, de fromage, de fruit, de grain ou de légume non gaspillé on vient réduire des consommations, des émissions, une perte d’efficacité inutile et un besoin de gestion d’une matière qui ne devrait pas être résiduelle.

On passe à l'action! 

On constate donc que le gaspillage mérite d’être adressé.  Il apparait aussi important de cesser de quantifier le succès d’une collecte en tonne de matières organiques par habitant (de même pour le recyclage), c’est plutôt le tonnage de matière totale par habitant qui est à minimiser, peu importe le type de collecte disponible.   Le rapport « Gestion des matières organiques – enjeux et défis » de Recyc-Québec présente d’ailleurs le gaspillage alimentaire comme une préoccupation qui mériterait d’être explorée.  Le même rapport indique qu’en 2012, seulement  5% des ménages avaient accès au « bac brun » et que très peu d’ICI pratiquaient la valorisation de leur matière organique…  donc il serait intelligent de chercher à réduire ce gaspillage avant la mise en place des collectes et des infrastructures.   La littérature et les exemples de projets pilotes semblent indiquer qu’une réduction de 15 à 25% du gaspillage pourrait être possible.

Voici quelques sources d’information et de pistes de solutions (plusieurs très simples):

Essai 2013 – Université de Sherbrooke – É. Ménard - Gaspillage alimentaire et insécurité alimentaire; pistes de solutions pour lutter simultanément contre deux problèmes majeurs

Union Européenne :  Vidéo (Publicité contre le gaspillage) et le site « Stop food waste » (informations, documents, solutions, outils)

FAO-UN :  Global food losses and food waste – Extent, causes and prevention

UK : Love food hate waste

AmiEs de la Terre de Québec - Projet Sauve ta bouffe

Recettes du Québec - Chroniques > Gaspillage alimentaire ou mauvaise gestion du frigo?

La vie en vert – Télé-Québec  – Gaspillage Alimentaire

Value Chain Management Centre - Food Waste in Canada - Opportunities to increase the competitiveness of Canada’s agri-food sector, while simultaneously improving the environment

Value Chain Management Centre -  Cut Waste, GROW PROFIT - How to reduce and manage food waste, leading to increased profitability and environmental sustainability

Organisation David Suzuki – Help end food waste

NRDC - Wasted : How America is losing up to 40 percent of its food from farm to fork to landfill 

Food Donation Connection (Présent au Canada – lien et support logistique entre donneurs et utilisateurs)

EPA - Sustainable Food Management Webinar Series

EPA – Food recovery challenge

EPA - Food Waste Reduction and Prevention

EPA - Food: Too Good to Waste Pilot Toolkit

Lean Path – Automated food waste tracking systems

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